Oh ! la vache, une recension de Henri ROUGIER

Michel Vernus

OH ! LA VACHE
La fabuleuse histoire de la Montbéliarde

Ed. du Belvédère, Pontarlier 2014, 222 p.

Amis suisses, passons la frontière en plein cœur du croissant jurassien et, de l’autre côté du Saut-du-Doubs, imprégnons-nous du Jura français et de la Franche-Comté afin d’y découvrir, grâce à ce livre, un emblème régional : la Montbéliarde.
C’est bien connu : chaque éleveur est persuadé d’avoir la vache la plus belle du monde, de même que le vigneron ne connaît rien au-dessus de son propre vin. Alors, rien de plus impressionnant que la Montbéliarde ? La question pourrait être identique avec la Simmental, l’Hérens ou l’Abondance.

                                                                                                            

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
     
 
 
 
 
 
 
 
       
 
 
 
Ce livre s’apparente à un plaidoyer pro domo, une sorte d’éloge, mais pas que : nous suivons par le menu la longue histoire de cette race bovine, dont le nom apparaît en 1872, qui a acquis rapidement une réputation parfaitement justifiée. Comme nous l’explique l’auteur, « la vache attire la sympathie », avant d’ajouter avec un rien d’exagération « de son pis jaillit la voie lactée de notre histoire comtoise ». Cette vache, pesant entre 500 et 700 kilos, nous est présentée sous toutes ses faces ; on se croirait presque face à un « top-model ». Elle possède des qualités qui devraient être pour nous source d’inspiration. « Elle donne à nos contemporains une double leçon : celle de la lenteur, à nous qui sommes si pressés, mais aussi celle de la solidarité, à nous qui sommes devenus si individualistes ». 
Le livre est riche d’images anciennes -en grande partie des cartes postales- nous remémorant la vie paisible de ces villages de montagne, parfois retirés, au cœur d’une montagne qui, pour n’être que d’altitude moyenne, doit affronter les rigueurs du climat, aves ces célèbres « petites Sibérie ». A La Brévine suisse, répond en écho Mouthe.
 
L’auteur nous montre combien les progrès de l’économie pastorale aux dépens de l’agriculture traditionnelle -qui se maintient néanmoins- ont initié une profonde mutation paysagère, en sacrifiant de vastes superficies forestières pour en faire des terrains de pâture. L’extension des prés a pour corollaire majeur la croissance de la production fromagère, emmenée par les multiples « fruitières », autre emblème régional. Le géographe ne manque pas de remarquer que l’uniformisation des paysages à cause de la domination des pâturages finit par engendrer une relative monotonie. Cependant, n’est-ce pas le lot de toutes les régions agricoles qui s’adonnent à une monoculture, à l’exemple de la Beauce ou de la Brie ? 
 
La réussite de la Montbéliarde, selon Michel Vernus, a contribué à une évolution dans l’aspect global du cheptel : elle triomphe des moutons et des chèvres. On assiste par ailleurs dans cette mutation économique et paysagère à une multiplication des « communaux », l’« Allmend » des espaces ruraux dans les Alpes germanophones. Ils jouèrent un rôle social majeur en permettant aux petits paysans qui n’avaient que peu de terre d’y faire vivre quelques bêtes. Ces communaux, affirme l’auteur, représentaient une sorte de « réserve de sécurité », procurant entre autres la « pâture commune » (la Gemeinatzung des Alpes germanophones). Ce droit collectif autorisant un pâturage commun et temporaire, contribue sensiblement à maintenir à la montagne une population vivant dans une précarité certaine.
Nous apprenons ensuite comment s’est passée l’évolution de la « monte traditionnelle », pratiquée partout jusque vers les années 1950, à l’insémination artificielle.
 
Assez rapidement, l’appellation « Montbéliarde » s’est transformée en une sorte de culte. Les paysans savaient parler de leurs bêtes avec passion ; on disait autrefois que l’éleveur avait plus d’attention et de soin pour sa vache que pour sa femme ! Il est vrai que l’essentiel du capital des familles se trouvait dans le troupeau. C’est pourquoi l’auteur prétend que si on a qualifié d’« or blanc » le sel, puis la neige, on aurait bien pu y ajouter le lait.
Aujourd’hui, la traite par des méthodes modernes et performantes continue de rythmer comme jadis la journée de l’éleveur : le lait est un patrimoine qu’on a reçu et qu’on doit transmettre, tout comme le fromage de Comté est la marque évidente du territoire.
 
Ce livre, très facile à lire par son style simple et sa présentation aérée, fourmille de témoignages qui montrent bien l’ambiance d’une contrée qui, en altitude surtout, attire l’œil des géographes par les fameux « prés-bois ».
Pour terminer son éloge de la Montbéliarde, Michel Vernus consacre un chapitre à la « vache en bibelot » : on voit comment on a su exploiter autrement que par la littérature et les chansons, ce que l’animal représente, en bonne place dans les commerces de « souvenirs ».
 
Séductrice, vache de montagne, bonne marcheuse supportant bien la vie au grand air, la Montbéliarde, nous apprend l’auteur, demeure une épicurienne adorant la belle herbe fraîche à la flore riche et diversifiée.
 
Un des grands mérites de ce livre est de nous faire mieux connaître cette race bovine et de bien la replacer dans son cadre régional. On perçoit également que dans cette montagne jurassienne, la frontière entre les deux nations perd pas mal de sa signification. De l’autre côté du Saut-du-Doubs, les Franches-Montagnes (Freiberge) (1) offrent une belle continuité à ce que l’on observe du côté français. Cela incite encore davantage à lire le beau livre de Michel Vernus.
 
Henri Rougier
 
(1) Voir Henri Rougier, « La Suisse et ses paysages ». Editions Loisirs & Pédagogie, Le Mont-sur-Lausanne, 2012, 250 p.
 
date: 
Jeudi, 7 mai, 2020 - 11:15