L’Orient de Leo Hilber, photographe voyageur des années 1970-1980, par Sara LONATI

À la fin des années 1940 Leo Hilber (1930-1986), jeune photographe lucernois, s’installe à Fribourg pour son apprentissage chez Benedikt Rast.  Eclectique et toujours en mouvement, son art visuel innovant témoigne des changements sociaux, économiques, urbains et industriels de la deuxième moitié du 20e siècle.  À partir de la ville des Zaehringen, aux années 1970-1980 il sillonne le monde entier avec sa deuxième femme et assistante Micheline. Illustrateur pour les éditions d’art de l’Office du Livre de Jean Hirschen, il se consacre surtout à la photographie des tapis, des paysages, de l’architecture et des hommes au Moyen-Orient. De ces mandats naissent des œuvres primées parmi les plus belles au niveau international. Iran, Turquie, Egypte, Emirats, Bahreïn, Qatar, mais également Indonésie, Inde et Chine sont les destinations que vous allez découvrir à travers le regard moderne et attentif d’Hilber, dont le fonds est conservé à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg.

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Avec la donation des archives de Leo Hilber (1930-1986) et Micheline Hilber Chappuis (1942-2007), la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU) de Fribourg s’est enrichie d’un nouveau fonds photographique de première importance. Un patrimoine iconographique original et éclectique, local et international, fort de quelque 150 000 images entre négatifs, diapositives, planches contact, tirages photos et documents divers. 
 

Le fonds a été généreusement remis à la BCU en novembre 2010 par son détenteur, M. Robert Chappuis (second mari de Micheline Hilber) dans le souci de le sauvegarder, le conserver et le mettre en valeur, en suivant toutes ces étapes : indentification, inventorisation, conditionnement, sélection, numérisation, catalogage, mise en ligne et possibilité de commande sur le site de la BCU, publication et exposition, qui a eu lieu en 2017.
 

Né en 1930 à Lucerne, fils du conservateur du musée des beaux-arts de Lucerne, Leo Hilber arrive à Fribourg pour faire son apprentissage chez le photographe Benedikt Rast. Charmé par la ville, il décide de s’y installer et de créer, dès 1958, avec le soutien de sa première épouse Joséphine, son atelier de photographie en face de la gare. Aux années 1960, Leo est à la recherche d’une assistante pour les photographies de mode. Il engage Micheline Cuany, championne suisse de rock’n’roll avec une formation de photographe à Montreux et à Lausanne. Elle devient sa plus proche collaboratrice et puis sa deuxième épouse. 
 

Le Fonds Leo et Micheline Hilber apporte une contribution significative à l’histoire de la photographie fribourgeoise et suisse. On y voit la transformation économique et sociale, ainsi que l’irruption de la culture hédoniste et ses effets sur les modes de vie, en marquant le dépassement de la photographie idéaliste et humaniste des années 1950.
 

Leo se consacre à la presse illustrée, mais surtout aux brochures d’entreprises, aux catalogues d’exposition et aux livres d’art. Chargé du volet iconographique de l’Encyclopédie du canton de Fribourg parue en 1977 par les Editions de l’Office du Livre, Leo illustre avec originalité la beauté des paysages et des traditions de ses habitants. Des prises de vue parfois approximatives voire floutées, au cadrage intentionnellement maladroit, renvoient la teinte Kodachrome. 
 

Avec l’Encyclopédie du Canton de Fribourg, commence la collaboration des Hilber avec cette maison d’édition fribourgeoise. Fondée à Fribourg en 1946, la maison s’occupe de la distribution, de l’exportation et de l’édition des livres. Grâce aux activités diversifiées de l’Office du Livre, Fribourg devient une plaque tournante du panorama éditorial national et international. Son service d’édition plurilingue se spécialise dans le livre d’art, avec un intérêt particulier pour l’Orient. Jean Hirschen, juif alsacien réfugié en Suisse pendant la guerre, n’est pas seulement le directeur, il est l’âme de cette maison. Jusqu’à sa mort en 1987, il enrichit le prestigieux catalogue de 500 publications reflétant ses goûts éclectiques et raffinés. 
 

Durant les années 1970-1980, Leo et Micheline Hilber, sillonnent le monde. Illustrateur pour les éditions d’art et pour la collection des guides touristiques de l’Office du Livre de Jean Hirschen, Leo s’intéresse surtout à la photographie des tapis, des paysages, de l’architecture et des gens en Orient. Iran, Turquie, Egypte, Chine et Inde passent sous le regard très moderne de ces photographes voyageurs. De ces mandats naissent des œuvres primées et appréciées au niveau international : Splendeur du tapis persan (1978), L’art en Turquie (éd. fr. 1981), Le tapis de Chine (1981), Beauté du tapis d’Orient (1983), Le tapis des Indes (1984). 
 

Avec Splendeur du tapis persan du collectionneur neuchâtelois Erwin Gans-Ruedin, publié par l’Office du Livre en 1978, commencent les longs voyages en Orient. La même année, le livre bilingue (français-persan) sort aussi en allemand et deux ans plus tard en anglais, toujours accompagné par le texte en persan et par la préface de Farah Pahlavi, impératrice d’Iran, entretemps exilée suite au renversement de la monarchie par la révolution guidée par Khomeini. Plus de 250 photographies signées par Leo Hilber restituent les traditions des bergers, les couleurs resplendissantes de la soie, la douceur de la laine, les nœuds des tisseuses, les merveilles du paysage et de l’architecture iranienne.
 

Splendeur du tapis persan n’est pas encore paru, mais Hirschen est un volcan en éruption continue et en été 1978 envoie les Hilber presque trois mois en Turquie pour illustrer Kunst in der Türkei (1980, en édition française en 1981) d’Ekrem Akurgal, professeur d’archéologie à l’Université d’Ankara. A bord de leur Citroën, avec six valises de matériel photographique déclaré à la douane, Leo et Micheline s’embarquent à Ancône, traversent l’Adriatique, l’Egée et arrivent à Istanbul. De Fribourg à Istanbul, de Ankara à Konya à travers la Cappadoce, d’Izmir à Bursa jusqu’à Fribourg, en tout, ils avalent 9750 km. Dès qu’ils sortent des grands centres d’intérêt artistique, Leo et son assistante laissent de côté le style épuré de la photographie d’architecture et de studio et deviennent photoreporters, toujours en mouvement. Avec souplesse, leurs appareils se faufilent dans les voitures d’un mariage traditionnel à Divriği, dans l’Anatolie orientale. Ils immortalisent des enfants jouant dans la rue ou priant à la médersa de Konya, des troupeaux de moutons bloquant la route en Cappadoce. Malheureusement ces images n’aboutissent à aucun projet éditorial (guide de voyage sur la Turquie), contrairement aux accords. 
 

Néanmoins, la collection des guides touristiques de l’Office du Livre voit la participation de nombreux photographes, dont Leo Hilber pour le « Guide Mondial » de l’Egypte (1981). Mis à part les clichés des pyramides, des fouilles et des temples à Karnak et à Abou Simbel, Hilber restitue l’image de l’Egypte contemporain du régime d’el-Sadate, entre tradition et ouverture vers l’Occident avec les accords de Camp David (1978). Se promener au Caire et tomber sur l’affiche du premier film de Spiderman qui vient de sortir ou sur un vieux fumeur de narguilé avec une bouteille de Pepsi, qui venait d’être importé dans le pays, constitue une nouvelle expérience de dépaysement.  
 

Les voyages des Hilber pour l’Office du Livre ne s’arrêtent pas au Moyen-Orient. Le tapis de Chine (1981), Beauté du tapis d’Orient (1983) et Le tapis des Indes (1984) confirment la collaboration des Hilber avec le spécialiste neuchâtelois Gans-Ruedin et la maison d’édition fribourgeoise.
 

D’autres voyages des Hilber sont copieusement documentés dans le fonds à la BCU : Italie, Espagne, Portugal, France, Israël, pour citer quelque destination. Aux années 1980, de Singapour au Qatar, des Emirats au Bahreïn, le couple témoigne du développement du tourisme globalisé en illustrant des brochures publicitaires d’hôtels et de produits suisses exportés à l’étranger. 
 

Leur dernier grand voyage sur l’île indonésienne de Célèbes inspire un « reportage insolite capté par un Leo disponible à accueillir aussi bien l’étrange que le merveilleux » (Yoki, Hommage à Leo Hilber). 
 

Après la mort de Leo, Micheline continuera l’œuvre ainsi que les collaborations éditoriales avec l’Office du Livre (Le tapis du Caucase, 1986) et partira à la découverte de l’Amérique du Nord. Le voyage on the road des Hilber continue à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, où le fonds est accessible à toutes et à tous.

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Sara Lonati, (Magenta, 1983), docteure ès Lettres de l’Université de Genève et bibliothécaire à la Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg.

Toutes les photos: © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg, Fonds Hilber

Lien vers le diaporama des photographies de Leo Hilber du fonds de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, tel que présenté par Sara Lonati à la Société de géographie
https://drive.google.com/file/d/1TDdudpyVrfeLika0o7S32RD0X-7EtSlv/view

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date: 
Lundi, 25 mars, 2019 - 19:00